Joan Jorda

Exposition du 06/03 au 05/05/2017

« Collages »

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D’un texte qui se peint.

Petite histoire, Jorda se souvient, enfant, il court. Soudain, il est en arrêt, surpris, émerveillé, devant l’étrangeté des traces de couleurs badigeonnées sur le portail du charretier de son village : une sorte de palette rustique et rutilante à même les gris de la pierre des façades de la rue. Jorda, adolescent, découvre dans un journal la reproduction de Guernica1 . La justesse foudroyante d’une image, d’une écriture en noir et blanc ravive une mémoire de l‘enfance bouleversée par la guerre civile. Entre ces deux moments, de la palette du charretier à l’image déchirante de Guernica, il y a la traversée vécue d’un segment tragique de la grande Histoire : la “Retirada“2 .

Jorda, jeune homme, exilé en France, ne fréquente pas les musées pas plus que les galeries mais il se laisse surprendre et subjuguer par des reproductions d’œuvres d’art au gré des journaux et des magazines. Zurbaran, Goya, Velasquez, Picasso, Braque … Un héritage se construit plus qu’il n’est légué. Des figures s’imposent à lui : celles qui lui viennent de la longue saga des hommes – mythologiques, religieuses, politiques – celles de la guerre d’Espagne et celles de ces figures produites et créées par les grands artistes qui l’ont précédé : les enseignements d’une autre grande Histoire.

Toutes les peintures de Jorda sont biffées par une écriture nerveuse, impétueuse, rageuse presque. Un objectif : indexer ces tragédies humaines qui ne cessent de produire massacres, bêtises et monstruosités. Jorda ne pose pas sur la toile un dessin préalable. Il a ce mouvement qui emporte, tout à la fois, le dessin et la couleur. Directement, le pinceau, chargé de pigment ou d’encre, est pris dans un rythme d’inscription de traces que seule une puissante et radicale volonté d’expression peut soutenir, La surface du tableau est criblée de l’impact des touches, de la biffure des tracés. Elle est envahie de badigeons intempestifs qui modèlent de grossiers mélanges de surcharges et d’effacements successifs pour traquer l’écriture d’une image dont les fins poursuivies sont de devenir une peinture et d‘être, in fine, une peinture Aller à la peinture ! C’est là, une marche où, pour le peintre Jorda, tout peut se gagner ou se perdre.

Il précipite le noir et la couleur sur la toile ou les papiers collés, macules contre macules dans une sorte de corps pictural massif, musculeux, à la recherche d’un texte qui se peint dans les formes d’une image où surgiront les figures du “Prisonnier“, du “Révolté“, du “Captif“, de la “Mère douloureuse“, de la “Retirada“, de “l’Accusateur“, des “Corps“, des “Acrobates“, du “Minotaure“, de “l“Infante et du “Personnage cloué“. Ces mêmes figures, par ailleurs, sont livrées au volume de la sculpture qui expose leurs corps au brut de la masse de la terre ou du bois. Soudain les “Ménines“ de Vélasquez ressurgissent transfigurées dans un bloc de présence qui nous fait signe d’une humanité advenue aux confins du paléolithique Dans ce corps à corps du pictural et du scriptural, les figures surgissent d’un texte qui se peint. Leurs enchevêtrements montrent ce qu’il en est d’un monde qui vocifère et détruit la pensé tout autant qu’il donne à voir ce qui ne doit jamais cesser d’être pensé.

Gérard Tiné 06.02 17

1 Œuvre de Pablo Picasso Juin 1937. Musée Reina Sofia à Madrid. Dénonciation du bombardement de la ville de Guernica le 26 Avril 1937 lors de la guerre d’Espagne.
2 Exode des réfugiés espagnols et catalans pendant la guerre civile en Espagne à partir de février 1939.
Exposition Joan Jorda : « Collages » du 06/03 au 05/05/2017