Les différents visages de Naples

A l’occasion de la sortie de La mer ne baigne pas Naples d’Anna Maria Ortese et de La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante, la librairie Etudes vous paye le voyage pour Naples, ville fascinante par ses nombreuses facettes, tantôt lumineuses et pittoresques, tantôt sombres et tragiques.

Aujourd’hui, c’est une sélection de 10 romans dont le protagoniste principal est toujours, de près comme de loin, la ville de Naples, que nous vous proposons. Une sélection éclectique, rassemblant romans courts et longs, recueils de nouvelles, pièces de théâtre, fictions ou récit fricotant avec le documentaire social… un panorama large, des auteur.e.s avec des styles bien trempés et des visions bien tranchés, pour apprivoiser la mentalité napolitaine, sa culture millénaire, sa langue si riche et souple ; mais avant tout, pour vous évader.

Cette vie mensongère, de Giuseppe Montesano (Editions Métailié)

Dégoûté par la mesquinerie et la vulgarité de sa famille petite-bourgeoise, Roberto se met au service de Cardano, un artiste bohème marié à l’une des filles d’une grande famille de Naples. Tandis que « l’artiste » l’abreuve de discours nourris de la littérature décadente de la fin du XIXe siècle, il découvre les projets monstrueux des Negromonte (un clan d’entrepreneurs rapaces) : transformer Naples tout entière en parc de loisir, s’approprier musées et monuments, faire de tout Napolitain un comédien jouant les Napolitains pour le plus grand plaisir des touristes et le plus grand bénéfice du clan. Mais avec l’aide d’une fillette en guenilles, Andrea, le cadet de la famille, fomente une révolte.

Banquets gargantuesques, délires mêlant culture populaire et raffinement littéraire, résurgence du passé d’une ville-monde, carnaval des gueux : ce livre-maelström, entre fantastique et réalisme social, tend un miroir à notre époque. Les lecteurs l’y reconnaîtront, à peine déformée, avec ses grimaces les plus dangereuses et les plus effrayantes.

Entrez dans le parc d’attractions des décisions grotesques et absurdes !
Un véritable engouement pour ce roman complètement dingue !


Montedidio, d’Erri de Luca (Editions Folio Gallimard)

Montedidio, un quartier populaire de Naples proche du littoral, où la vie est dense, bruyante, joyeuse. Le narrateur, un jeune gamin de 13 ans, découvre sous le sapin de Noël un cadeau bien particulier : un boomerang. La seconde guerre mondiale vient à peine de se terminer, et pour lui, ce boomerang a déjà une valeur inestimable. Il est pourtant loin de s’imaginer à quel point il va acquérir une valeur symbolique au fil des années.

Apprenti menuisier, d’une famille très modeste dans laquelle on parle le napolitain stretto, il s’efforce de noter ses impressions dans un italien un peu maladroit, mais ô combien touchant et innocent. Sa vie évolue au gré des rencontres, celle de Don Rafaniello, rescapé de la Shoah, ou de sa voisine, avec qui il découvrira l’amour. Encore trop peu développé physiquement, notre jeune bonhomme grimpe le plus souvent possible sur les terrasses en haut de son immeuble pour s’entraîner à lancer son boomerang, mais sans jamais le lancer. Rigoureux et patient, il va petit à petit devenir un homme.

Un roman d’une justesse et d’une sensibilité réconfortantes, sous l’œil protecteur du Vésuve et du Saint Patron de Naples, San Gennaro.


Spaccanapoli, de Domenico Rea (Editions Verdier)

Avec ses accents fiévreux et hallucinés, dans la lignée des écrivains toscans du XIVe siècle, notamment Boccace, et des baroques napolitains comme Giambattista Basile, Spaccanapoli affirme une puissance expressive insolente, faite de satire et de trivialité, de passion et de cynisme.

Du mitron campagnard devenu gangster en Amérique aux miséreux qui se pressent dans une cave sous les bombardements, du jeune homme saisi de variole qui découvre un étrange hôpital au mauvais fils rendant à son père la monnaie d’une éducation de « bâton et petits pains », Domenico Rea, dans sa fureur de conter, campe les personnages d’un Sud à la fois précis (Salerne et Tarente plus que Naples) et improbable.


Malacqua, de Nicola Pugliese (Editions Do)

Au cœur de la nuit d’un mystérieux 23 octobre, le ciel de Naples se rompt, déversant des trombes d’eau qui au fil des heures causent d’innombrables dégâts dans la région. Des dégâts matériaux, oui, comme cette rue Aniello Falcone qui s’effondre, laissant un gouffre béant menaçant d’emporter les immeubles décrépis qui jouxtent la rue, ses habitants endormis avec… Mais mieux encore, des phénomènes étranges commencent à apparaître… Des voix… Des présences furtives…

Emprunt de réalisme fantastique, ce roman aux phrases étirées frappe par sa maîtrise du suspens, de la tension, du non-dit. Une succession d’évocations de cette ville séculaire mise à mal par quatre journées de pluie incessantes.
Radiographie bien singulière de Naples, décortiquée en profondeur au travers de ses affleurements lyriques. Critique sociétale d’une ville abandonnée par les services publiques, ce roman est avant tout un hommage flamboyant au peuple napolitain, à sa culture, à sa langue, et ses croyances.

Malacqua (Quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l’attente que se produise une événement extraordinaire), de feu Nicola Pugliese, un roman que le grand Italo Calvino admirait, et que la librairie Etudes aime particulièrement.


La disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia (Editions Allia)

Ettore Majorana, brillant physicien sicilien, disparaît en 1938 entre Naples et Palerme. Spécialisé dans la physique nucléaire, il travaillait sur l’utilisation de la fission de l’atome et les risques encourus par l’humanité. Une enquête philosophique et politique sur un fait divers réel.

Un art de conter subtil et précis où l’écriture s’apparente à l’intrigue policière. Sciascia est un maître de l’énigme, mais les problèmes qu’il dénoue débouchent toujours, au-delà du pittoresque et de l’humour, sur une réflexion politique, voire métaphysique.


Piranhas et Baiser Féroce,
(le dyptique du Maharaja) de Roberto Saviano (Editions Folio Gallimard)

Naples, quartier de Forcella. À quatorze ans, Nicolas n’a qu’une obsession : régner sur la ville avec sa bande. Tous ont entre dix et dix-huit ans, ils ne craignent ni la prison ni la mort, mais une vie ordinaire comme celle de leurs parents. Le gang se déplace en scooter, se livre au trafic de drogue et règle ses comptes à la lumière du jour. Ils ne reculeront devant rien. Quel que soit le prix à payer.

L’ascension effroyable d’un baby-gang, inspirée d’une réalité terrifiante.

La fameuse Paranza dei Bambini,  une bande de gamins, dont le plus jeune avait 10 ans, ont régné plusieurs mois sur la pègre à coups d’extorsions et de règlements de comptes sanglants. Jusqu’à la mort de leur chef, Emanuele Sibillo, assassiné en 2015, à 19 ans.

Ces deux romans de Roberto Saviano, largement inspirés de la réalité, puisent leur force dans l’improbabilité et la terrifiante violence des événements décrits. Et pourtant ils ont bien eu lieux, et son toujours d’actualité – et l’escalade de la violence ne semble pas trouver de limite. Depuis son enquête Gomorra, Roberto Saviano n’a eu de cesse de combattre cette gangrène qui aujourd’hui séduit même la jeunesse de ce pays…

Extrait d’une interview de Roberto Saviano
L’ascension de ces enfants montre que la Mafia n’est plus très structurée. Est-elle si mal en point ?
Dans le centre de Naples, oui. Les chefs sont en cavale ou en prison, il ne reste que quelques familles plus ou moins importantes. Ce sont elles que ces jeunes sont allés voir pour leur emprunter des armes et leur proposer d’étendre leur territoire en partant à la conquête de nouveaux marchés.

Pourquoi ces grandes familles ont-elles laissé faire ?
Elles pensaient pouvoir les manipuler. Grosse erreur ! Dans une écoute téléphonique que j’ai pu consulter, un certain Biscottino ordonne à un boss de quitter le quartier. “Tu crois que j’ai peur d’un gamin ?” lui dit-il. Le garçon répond : “Pour devenir un gamin, ça m’a pris dix ans, pour te tirer dessus, ça ne me prendra qu’une seconde.” Et c’est ce qu’il fait. Le boss ne s’attend pas à se faire tuer par un gamin !


Teresina, de Fabio Marra (Editions Les Cygnes)

Une histoire d’amour burlesque qui s’inspire du théâtre populaire napolitain avec deux protagonistes : l’espiègle Polichinelle et l’audacieuse Teresina, des amoureux désopilants qui n’hésitent pas à avancer masqués.

Polichinelle, serviteur fourbe, animé par la faim et par l’envie de survivre confortablement est beau parleur et volage. Il promet à Teresina de l’épouser mais la veille du mariage il s’enfuit sans savoir qu’elle porte un polichinelle dans le tiroir.
Suite à une longue absence Polichinelle est de retour, Teresina décide alors de mettre à l’épreuve la véracité des sentiments de ce dernier et tente toutes les ruses inimaginables pour le récupérer.
Ce couple qui a ses origines dans la Commedia dell’arte du 16e siècle est prédestiné à se quereller toute l’éternité. Teresina va-t-elle réussir à échapper à son destin ou c’est le destin qui va changer son sort ?

Croyant à la force du rire comme antidote au drame, Fabio Marra écrit Teresina.


Rendez-vous à Positano, de Goliarda Sapienza (Editions Le Tripode)

Rendez-vous à Positano est un roman d’amour, un texte dédié à une femme et un lieu. Dans l’après-guerre, Goliarda Sapienza découvre un modeste village hors du temps, niché tout près de Naples : Positano. Elle y fait la connaissance d’Erica, une jeune femme qui allait devenir pendant près d’une vingtaine d’années une sœur d’âme. Longtemps après la disparition de son amie, en 1985, l’écrivaine décide de revenir sur cette histoire pour sauver de l’oubli ce qui fut balayé par le destin.

Un été intense et intime.

Au début de l’été 58, dix ans exactement après notre première rencontre et trois après la fameuse nuit ivre de confessions, de silences et de parfums, je reçus une carte postale géante de New York avec une vue nocturne de Manhattan (entre nous s’était instauré un championnat de ‘‘mauvais goût’’, qui consistait à dénicher ce qu’il y avait de pire, dans l’ancien comme dans le moderne, dans ce moyen de communication), où la petite écriture précise, un peu ostentatoirement démodée, de cette snob d’Erica, annonçait : ‘‘Je t’attends en juillet à Positano, je suis heureuse ! Et je désire te faire connaître la cause de ce bonheur. Je me sens miraculée. Considère-moi comme une miraculée ! ’’


La mer ne baigne pas Naples, d’Anna Maria Ortese (Editions Gallimard)

Paru en 1953, ce livre révélait la personnalité marquante d’une nouvelle auteure. Or, à près de quarante années de distance, il n’a rien perdu de sa force et de son originalité.

Deux nouvelles et trois « reportages » composent ce recueil. Le naturalisme des deux nouvelles préludent, tel le trompe-l’oeil d’un rideau de scène, aux descriptions gotesques de « L’or de Forcella » et de « La ville involontaire », ainsi qu’à la visite du royaume des morts que constitue « Le silence de la raison ». Dans ce dernier texte, l’évocation des intellectuels napolitains, dont l’auteur partagea la jeunesse et les enthousiasmes à la fin de la guerre, se mêle au déchirement des illusions perdues et à la lucidité implacable du jugement. Et peu importe si le lecteur français ne connaît guère les écrivains en cause : ici, c’est le regard d’Anna Maria Ortese qui compte et qui envoûte, c’est la ferveur d’une intelligence et l’authenticité d’une vision.

Une nouvelle traduction qu’on accueille comme un cadeau!


La vie mensongère des adultes, d’Elena Ferrante (Editions Gallimard)

« Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. »

Giovanna, fille unique d’un couple de professeurs, vit une enfance heureuse dans les hauteurs de Naples. L’année de ses douze ans, elle surprend une conversation dans laquelle son père la compare à Vittoria, une tante à la réputation maléfique. Bouleversée par ce rapprochement aussi dévalorisant qu’inattendu, Giovanna va chercher à en savoir plus sur cette femme. En fouillant l’appartement, elle déniche de rares photos de jeunesse sur lesquelles son père se tient aux côtés d’une personne mystérieusement recouverte de feutre noir. Elle décide alors d’aller à la rencontre de cette Zia Vittoria habitant les quartiers pauvres de Naples. Dans cette partie de la ville qui lui était inconnue, l’adolescente découvre un autre univers social, une façon d’être plus spontanée. Incitée par sa tante à ouvrir les yeux sur les mensonges et les hypocrisies qui régissent la vie de ses parents, elle voit bientôt tout le vernis du monde des adultes se craqueler. Entre grandes espérances et cuisantes désillusions, Giovanna cherche sa voie en explorant les deux visages de la ville, comme deux aspects de son identité qu’elle tente de concilier.


Napule è mille culure


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Texte et photos de Thibault Plumas