Même plongée dans l’horreur, l’humanité s’accroche – Hommage à Edgar Hilsenrath


Un an après la parution de son dernier roman, Terminus Berlin, qui clôturait avec brio l’œuvre de toute une vie, la librairie Études tient à rendre (encore une fois) hommage à Edgar Hilsenrath.

Romancier hors-norme, Edgar était le porte étendard des hommes brutalisés, des rêveurs désabusés, des peuples écorchés, des mémoires oubliées. Il aura marqué la littérature par son rejet de l’apitoiement, ainsi qu’à ses éruptions brusques de joie pure, d’humour décalé, de poésie métaphysique… offrant à chaque fois au lecteur une expérience intense et inattendue.

Né au milieu de l’année 1926, dans une famille de commerçants juifs, Edgar Hilsenrath est confronté dès son plus jeune âge au nazisme. Obligé de fuir constamment, lui et sa famille se retrouve déporté dans le ghetto de Podolsk en 1941.

La libération du ghetto en 1944 enclenche une nouvelle et longue période de fuite pour la famille Hilsenrath: Ukraine, Palestine, France, avant de gagner les Etats-Unis, terre envisagée par le paternel dès les années 20. C’est au milieu des bars miteux dans lesquels il travaille qu’Edgar commence à écrire…

Nuit est le point de départ de l’oeuvre d’Edgar. Il y décrit avec un réalisme cruel son expérience de l’Holocauste, de sa déportation dans le ghetto de Mogilev-Prokov avec sa famille, de leur la lutte pour y survivre durant 4 années.  La puissance de ce roman réside dans les instants de vie si précieux, si fragiles, si hallucinés tant ils paraissent absurdes dans cet enfer : « Parfois il voyait un mort couché dans la boue et pensait : pas de veine, mon gars. Il le pensait sans rien éprouver d’autre qu’un triomphe sans gloire : se dire que ce n’était pas lui qui était couché là. » ; mais aussi et surtout dans son absence d’apitoiement : Edgar ne s’y pose pas en victime ni en bouc-émissaire, ne jette aucune accusation. Ce livre a quelque chose d’un chef-d’oeuvre.

Dans Fuck America, Edgar change de ton. Véritable satire du rêve américain, l’auteur prend le parti de défendre, avec un humour corrosif, le destin des déracinés, qui n’ont que leur langue, leur mémoire et leur histoire auxquelles se raccrocher lorsque tout le reste leur manque. Ce roman s’inspire de sa fuite avec famille aux Etats-Unis dans les années 1950.

 

Le Nazi et le Barbier est un des romans les plus importants d’Edgar, car il raconte, comme par effet de miroir aux Bienveillantes de Jonathan Littell, l’Holocauste du point de vue du bourreau.
1933. Max, le fils bâtard de la prostituée Minna Schulz, s’enrôle dans les SS à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Affecté dans un camp d’extermination où disparaissent son meilleur ami juif et toute sa famille, il endosse après la guerre l’identité de son ami assassiné. Max, devenu Itzig Finkelstein, épouse la cause juive et traverse l’Europe pour rejoindre la Palestine, où il devient barbier et sioniste fanatique.

Guerre froide, 1970. La fille du patron de la mafia new-yorkaise, Anna Maria Pepperoni, connaît son premier orgasme lors d’un voyage de presse à Moscou. Le responsable? Segueï Mandelbaum, fils de rabbin et dissident juif fauché doté d’une étonnante propension à susciter des orgasmes. La mafia met tout en oeuvre pour le faire venir aux Etats-Unis, mais le passeur qu’elle a recruté est un dangereux prédateur sexuel…
Orgasme à Moscou est un ovni dans l’oeuvre d’Edgar. Au départ simple synopsis commandé par le cinéaste Otto Preminger, Edgar pond un roman déjanté en seulement six jours. Il imagine la plus fabuleuse et grotesque exfiltration, sur fond de mafia new-yorkaise et de guerre froide.

D’autres romans sont à découvrir à la librairie, comme Le Conte de la Dernière Pensée, pour lequel il reçoit le prestigieux Prix Alfred Döblin, ou encore Terminus Berlin.

En 1975, Edgar retourne vivre en Allemagne, sa terre natale, où il vivra jusqu’à sa mort le 30 décembre 2018, à la suite d’une pneumonie, quelques jours seulement avant la sortie en France de son dernier roman, Terminus Berlin (voir l’émouvante lettre du Tripode).

Pour que cet auteur qui a lutté toute sa vie contre l’oubli, ne tombe pas dedans…

 

Thibault Plumas.