Qu’il est agréable de se perdre dans des romans démesurés (1)

Premier épisode des romans démesurés dans lesquels se perdre cet été.

Alors que nous atteindrons cette semaine des températures qui menacent de ramollir nos volontés les plus fortes, le constat est inévitable : l’été se profile, et il va être chaud. Aussi nous faisons le pari que nombre d’entre vous (et nous y compris) allez vivre plutôt de nuit, pour trouver fraîcheur et tranquillité, et ainsi pouvoir vous plonger dans d’incroyables histoires, des rêveries nocturnes conscientes, stimulantes, fabuleuses.

Fabuleuses, elles le sont toutes, mais elles sont surtout très imposantes : par leurs qualités littéraires indéniables, leurs thèmes originaux, mais surtout pour leur caractère chronophage : car oui, les romans que nous avons sélectionnés sont ce que l’on appelle communément des pavés – bien qu’ici, son sens péjoratif ne soit pas retenu.

Voici donc quelques œuvres qui seront à même de satisfaire celles et ceux qui souhaiteraient plonger dans un ou plusieurs romans de grande ampleur. Une sélection patiemment réfléchie, argumentée, agrémentée de certains extraits pour vous faire ressentir l’urgence de lire ces monuments de la littérature.

Une sélection en plusieurs parties, qui seront mises en ligne régulièrement cet été.


Âmes,
de Tristan Garcia
(Editions Gallimard)

De quoi ça parle?
A travers les siècles, depuis la toute première étincelle de douleur au sein d'un organisme, quatre âmes se croisent, se battent, se ratent et se retrouvent. Successivement animales et humaines, elles voyagent au néolithique, en Mésopotamie, à travers la Méditerranée à l'âge de bronze, dans la Chine ancienne des Wu, sous l'Empire romain, dans le royaume indien de Samudragupta ou au beau milieu du désert australien.
Elles meurent, elles reviennent. Chacune de leurs existences est l'occasion d'un récit, petite partie d'une fresque dont le sens se dévoilera peu à peu : l'épopée des oubliés, le chant des perdants, le grand livre des êtres morts dans l'ombre. Des femmes, des esclaves, des lépreux, des enfants ou des bêtes en sont les héros.
Ames est un projet ambitieux et désespéré de ressusciter tout ce qui a vécu, petit ou grand, rare ou nombreux, misérable ou glorieux.
C'est aussi un foisonnant roman d'aventures pour notre époque, un roman multiple, décentré de l'Occident et attentif à tous les êtres. C'est enfin la Légende dorée de notre monde, adressée aux temps futurs.

Poétique et cinématographique.

Âmes est une épopée pharamineuse qui vous fera voyager à travers le temps : de l’Afrique au Japon, plongez dans la grande aventure de la vie.

Tout commence au fond de l’océan où apparaît la vie. La vie, mais aussi l’âme. Ici, l’âme est avant tout une personnalité singulière, qui au fil du temps, apparaît et réapparaît. Ces âmes, Tristan Garcia en crée 4 différentes (l’une plutôt altruiste, l’autre guerrière et violente etc). Au cours du temps, des époques, ces 4  âmes vont naître, se rencontrer, s’entre-aider et rentrer en conflit, pour une seule raison : survivre, assurer sa descendance, ne pas s’éteindre dans les ténèbres de ces âges sombres et chaotiques.

Âmes est un immense roman d’aventures. Celle des laissés pour compte, des oubliés de l’Histoire. Il peut se lire d’une traite comme un roman classique, ou comme une succession de tableaux : l’inéluctable fin du ver écorché vif, la soif du sang des premiers mammifères, l’impitoyable instinct des hommes de Néandertal, les doutes et les tourments du maître romain, le supplice des larrons de Jésus, la quête absurde de l’aveugle régicide, le combat féroce et feutré des dignitaires chinois rivaux et amnésiques, l’odyssée tragique de la princesse et des lépreux à sa suite, les aventures à la « Mulan » de la vierge japonaise… Autant de portraits de perdants magnifiés par la la plume de Tristan Garcia.

Un roman qui gagne en profondeur et en complexité, où le philosophe interroge petit à petit notre relation au monde, au pouvoir, à la survie.


Les Furtifs,
d’Alain Damasio
(Editions La Volte)

De quoi ça parle?
Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes.

Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatilisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d’une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne.

Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

Brillant retour que celui d’Alain Damasio !
15 ans après La Horde du Contrevent – il y a un avant et un après dans la SF française – l’auteur signe une dystopie bien ancrée dans notre société française – si bien ancrée qu’on croirait lire le scénario très sérieux de ce que risque de devenir notre pays dans une ou deux décennies – : villes privatisées ; rues, avenues ou boulevards dont l’accès dépend de votre quotient social; enseignements surveillés, trop souvent censurés et enseignants incarcérés ; contrôle fin et permanent des libertés individuelles… Un monde, une société que l’on redoute, qui semble terrifiante.

En menant conjointement la quête personnelle de Sahar et Lorca – quête de liberté mais aussi et surtout de leur jeune fille, mystérieusement évaporée, devenue une entité invisible sensible aux sons, une furtive ! – et celle de toute une génération (notamment des zadistes), Damasio nous offre une roman d’anticipation impressionnant, nourri par ses réflexions et engagements politiques, en faisant un roman solide et puissant.

Enfin, n’oublions pas de parler de la plume de Damasio. Quel écrivain! Sa prose est unique, enivrante. Damasio est un penseur, un artisan de la langue française, qu’il manie avec une rare habileté. Sans jamais tomber dans la démonstration, il nous propose une quantité de néologismes, car les mentalités changent lorsque la langue, le vocabulaire en font de même, et même en amont! Une langue foisonnant de nouvelles et belles idées.

A dévorer le poing levé et les mâchoires serrées, dents apparentes!

 

Thibault Plumas