Qu’il est agréable de se perdre dans des romans démesurés (2)

Deuxième épisode des romans démesurés dans lesquels se perdre cet été : un catalan et un lituanien.

Il sera question de Vilnius Poker de feu Ricardas Gavelis, un des plus grands écrivains lituaniens. Les mondes qu’il décrit évoquent des univers labyrinthiques, où des personnages sont soumis à des situations extrêmes qui précipiteront leurs actes. Il cherche dans les contradictions des hommes les causes existentielles d’une vie qui ne voudrait pas se réaliser, et pose un regard acerbe sur l’emprise soviétique sur la Lituanie, qui sera occupée jusqu’en 1990. Un auteur engagé, qui « écrivait pour attaquer ».

Nous irons ensuite de l’autre côté de la frontière rencontrer un des auteurs catalans les plus audacieux de sa génération : Miquel de Palol, avec son dernier roman Le Testament d’AlcesteUn auteur spécial, un conteur qui remet la tradition orale au cœur de ses œuvres, mais surtout un architecte, maniant les mises en abîme/récit gigogne qui s’imbriquent, invoquant ainsi des dizaines de personnages, tous si uniques avec leurs histoires envoûtantes.


Vilnius Poker,
de Ricardas Gavelis
(Editions Monsieur Toussaint Louverture, traduction de par Margarita Barakauskaïté-Le Borgne)

De quoi ça parle? 
Vytautas Vargalys est coincé dans un emploi absurde, contraint à créer un catalogue numérique pour l'une des bibliothèques de Vilnius contrôlé par les Russes, à laquelle personne n’a accès.
Survivant des camps de travail — une expérience qui l’a perturbé aussi bien physiquement que mentalement —, Vargalys est obsédé par « ce qui se passe » réellement sous la surface de Vilnius. Alors qu’il commence à perdre ses derniers repères, il découvre qu’Ils ont repris le contrôle. Ils sont des démons ayant pris forme humaine. Ils sont déterminés à voler toutes les âmes et à foutre la merde dans le monde. Vargalys commence à trouver des preuves de Leur existence partout où il regarde : dans les livres, dans la mort de son meilleur ami et dans les très jolies femmes envoyées pour travailler avec lui à la bibliothèque.
L’une d’elles, Lolita, est une sorte de femme fatale au passé mystérieux et porte un amour grandissant pour Vargalys. Vilnius Poker conte cette tragique relation entre Vargalys et Lolita – et entre Vilnius et ceux qui y vivent – de quatre points de vue différents, et saisit l’horreur surréaliste de la vie sous le joug soviétique.

Vilnius est ensorcelée, mon pauvre chien, me dit-il souvent. Nous le savons, toi et moi. Cette ville était la capitale ethnique de la Lituanie, ensuite elle a appartenu à la Lituanie polonisée, puis à la Russie, et à la Pologne après ça. Maintenant, elle appartient à la Lituanie russisée. Où peut-on trouver une autre capitale ayant appartenu à l’un, puis à l’autre, et ainsi de suite, sans avoir fait partie de son propre pays pendant toute sa période d’indépendance? Tu t’imagines Paris rattachée à l’Espagne? Non, Vilnius ne peut être comparée qu’au mont Ararat qui appartient aux Arméniens mais ne se situe pas en Arménie. C’est une montagne magique, elle aussi ; ce n’est pas un hasard si Noé a débarqué sur son sommet. Mais Vilnius est trois fois plus magique. Celui qui réfléchit y trouve des dizaines et des dizaines de mystères. C’est la raison pour laquelle je reste tapi ici, dans ces immondices, mon cher ami…

Lyrique, philosophique et
profondément dérangeant.

Je compare souvent Vytautas Vargalys aux arbres tourmentés et affaiblis de Vilnius. Je leur cherche des points communs. Il a grandi de la même manière que les herbes et les arbustes. A moins que ce ne soient les végétaux qui aient adopté les lois de la croissance de Vargalys. D’abord une jeunesse extrêmement vigoureuse et luxuriante, une arborescence sensuelle. Puis le goulag des gaz d’échappement et de la suie des centrales électriques. Tous les arbres tentent au départ de s’élever vers cette liberté si chère. Seulement, petit à petit, une résignation sinistre les envahit : les arbres restent figés docilement pendant qu’on leur coupe les branches, encore et encore. Je sais ce qui les attend, mais je ne peux rien y changer. La plus grande erreur de tous les novices, c’est de croire que nous pouvons corriger les choses maintenant que nous sommes ici. Mais je ne suis plus un novice. Je sais que nous pouvons évaluer, mais rien modifier. Nous pouvons observer et estimer, mais pas condamner. Je ne blâme pas Vytautas Vargalys. Peu importe ce qu’il a fait.

Avec Vilnius Poker, Ricardas Gavelis pousse l’expérience littéraire jusqu’à son paroxysme, marchant dans les traces des grands maîtres du genre – Leo Perutz, Arthur Schnitzler – et amenant le lecteur dans ses derniers retranchements. Constamment au bord du gouffre, là où la réalité et la l’illusion ne font plus qu’un au sein du brouillard visqueux de Vilnius, se trouve le personnage trouble de Vytautas Vargalys (dont le nom évoque l’histoire des grands ducs de Lituanie).

Un des aspects les plus poignant est que Vytautas, qui a survécu à de longues années au goulag, tombe dans une démence d’autant plus glaçante qu’elle fait l’objet d’un raisonnement construit et inattaquable, et ne se manifeste qu’en son for intérieur – créant et entretenant ainsi le trouble chez le lecteur qui perd tous ses repères.  La chasse à l’homme acharnée dont il fait l’objet est-elle elle aussi réelle, ou n’est-il traqué que par ses démons et ses souvenirs? Démence ou clairvoyance?

Un roman polyphonique à quatre voix, qui sont autant de versions d’une même histoire, qui se confrontent et se réponde nt afin de démêler le vrai du faux, le réel de l’hallucination, la raison de la folie.
Mais y a-t-il seulement une seule et unique bonne réponse?

 

Vilnius Poker est souvent considéré comme le tournant de la littérature lituanienne, et a permis à Gavelis d’acquérir sa réputation de plus grand romancier lituanien.

Un époustouflant roman sur la liberté, salué unanimement par la critique et les lecteurs de la librairie Etudes, le considérant tous comme « un véritable chef-d’oeuvre qui vous hante même après l’avoir terminé ».

♠♣♥♦

 


Le Testament d’Alceste,
de Miquel de Palol
(Editions Zulma, traduction de François-Michel Durazzo)

Écrivain bien particulier dans le paysage contemporain, Miquel de Palol est à la fois un conteur décontenançant, remettant au cœur de ses œuvres la tradition orale, et un architecte littéraire, imbriquant avec souplesse et facilité des récits dans le récit – rappellant la mécanique d’Inception, mais en plus impressionnant -, sans avoir peur d’invoquer des dizaines de personnages, ayant tous un rôle à jouer dans ses intrigues.

Un incomparable génie romanesque.

De quoi ça parle?
Un groupe d’amis se réunit au Mas-d’en-Haut, le splendide domaine de Toti Costagrau, pour s’adonner au Jeu de la Fragmentation, un jeu de rôle grandiose où les histoires s’enchaînent dans une construction géométrique époustouflante. Mais le Jeu commence à peine qu’Aloysia est retrouvée morte.
Tous les participants décident alors de consacrer la partie à tenter l’impossible : ressusciter Aloysia.

Conspirations financières de haut vol, affaires criminelles mystico-perverses, extravagances sexuelles parfois dignes des antichambres du château de Silling… Le récit s’élabore en temps réel, cinq jours entiers, pour que surgisse, dans un espace-temps accessible, le personnage d’Aloysia – vivante.

Dans tout Le testament d’Alceste, l’élévation spirituelle, les discussions philosophiques d’un très haut niveau sont toujours rattrapées par une urgence pragmatique.

Roman gigogne sans fond apparent, Le Testament d’Alceste trouve ses passages les plus impressionnants lorsque l’espace-temps est mis à mal, courbé par ce qui semble en apparence n’être qu’une imbrication de récits. Et si le fait de raconter des histoires dans des histoires pouvait altérer le temps, le tordre, faire en sorte que le présent influe sur le passé?

Le Testament d’Alceste, en référence à l’épouse sacrifiée revenue des Enfers, est une odyssée à huis clos, affranchie, délirante, interrogeant nos plus entêtantes obsessions : l’amour et la mort, le sexe et le temps.

– Je ne veux pas dire que je ressente toujours le besoin de prévoir ce qui va arriver, mais, face à plusieurs éventualités, je préfère avoir considéré toutes les options afin de pouvoir me dire après coup : celle-là, je n’y avais pas pensé.

Telle est l’expérience, me dis-je. Ce qu’elle nous offre, ce n’est pas tant un bon choix qu’un éventail de possibilités assez parfaitement composé pour qu’on échoue au meilleur moment. Dans quelle mesure peut-on courir après la vie, dans quelle mesure peut-on la fuir? La vie poursuivie et atteinte serait-elle plus ou moins une vie que celle qu’on aurait fuie avec succès? Que l’aspiration constante, insoluble, à vivre une vie différente de celle qu’on vit? A quinze ans, on peut être un parfait nihiliste, mais quelle différence de l’être à quarante ans ! L’hypertrophie du désir donne forme et mesure au monstre de l’insatisfaction, elle l’alimente en l’empoisonnant, en accumulant les toxines au fil des ans, tout en nous accordant l’étrange, l’infaillible innocence à même de nous faire voir ces êtres insatiables en fuite perpétuelle, ce qu’ils fuient, où ils se précipitent, se complaisant sans cesse dans la désespérée, la présomptueuse certitude d’avoir d’emblée été condamnés sans aucun recours. Cependant, une telle innocence nous donne aussi la possibilité de les mépriser.

Un roman déroutant, immense, grandiose!

 

Thibault Plumas.