RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 (1) – NOTRE SÉLECTION DE PREMIERS ROMANS

Cette année, la rentrée littéraire fait la part belle aux premiers romans, de très bonne facture! Cliquez ci-dessous pour découvrir ces belles oeuvres.

Le Lièvre d’Amérique de Mireille Gagné, aux éditions La Peuplade (18€)

De quoi ça parle?
L’organisme de Diane tente de s’adapter doucement. Elle dort moins, devient plus forte et développe une endurance impressionnante. L’employée modèle qu’elle était peut encore plus se surpasser au travail. Or des effets insoupçonnés de l’intervention qu’elle vient de subir l’affolent. L’espace dans sa tête se resserre, elle sent du métal à la place de ses os. Tout est plus vif – sa vision, son odorat, sa respiration. Comble de la panique, ses cheveux et ses poils deviennent complètement roux en l’espace d’une nuit. Et puis les mâles commencent à la suivre.

« Diane ne se souvenait pas de cette impression de faire entièrement partie du paysage, de la proximité des grandes oies des neiges, comme si elles piétinaient sa peau. C’est sûrement ça qu’elle avait oublié en partant subitement. L’appartenance. »

Ce qu’on en pense:
Un premier roman qui fait la part belle aux émotions, à l’émerveillement, grâce à une écriture fine, entêtante et poétique.
Rapidement, un lien fort s’établit avec les rares personnages de cette histoire: la Diane adulte au bord du burn-out, celle plus jeune éperdument amoureuse, Eugène le garçon mystérieux, fasciné par les oiseaux, et venu du continent. Les chapitres sont relativement brefs, pourtant les séquences sont très marquantes, et les alternances de temporalité, de style et de cadence, apportent beaucoup de fraîcheur et d’imprévisibilité. On y raconte la vie insulaire, l’appartenance à une terre, une culture, une communauté.

Évasion, tension et émerveillement. Chapeau bas!

Cinq dans tes yeux de Hadrien Bels, au éditions L’Iconoclaste (18€)

De quoi ça parle?Marseille, ses vieux quartiers, ses nouveaux bobos.
Son surnom, Stress, c’est Nordine qui le lui a donné. C’était les années 90, dans le quartier du Panier, à Marseille, au-dessus du Vieux-Port. Il y avait aussi Ichem, Kassim, Djamel et Ange. Tous venus d’ailleurs, d’Algérie, des Comores ou du Toulon des voyous. Sur la photo de classe, à l’époque, Stress était facilement repérable, avec sa peau rose. Et sa mère, Fred, issue d’une vieille famille aristocratique, était une figure du quartier. La caution culturelle.
Mais aujourd’hui, les pauvres ont été expulsés du Panier, les bobos rénovent les taudis et les touristes adorent arpenter ses rues tortueuses. Ses anciens potes sont devenus chauffeur de bus, agent de sécurité, dealer ou pire. Un peu artiste, un peu loser, Stress rêve, lui, de tourner un film sur son quartier d’enfance, et de leur faire rejouer leurs propres rôles de jeunes paumés, à coups de scènes colorées et d’arrêts sur image. Les descentes à la plage ou dans les boîtes de nuit, les bagarres et les parties de foot. 

« Une ville trop propre ne me dit rien, elle me fait peur, à cacher ses névroses. »

Ce qu’on en pense:
Hadrien Bels nous offre avec ce premier roman sans concession une histoire humaine et viscérale du Panier des années 90, quartier symbolique de Marseille.
La langue est tranchante et fuse comme cette bande d’amis sur leur scooter, zigzaguant dans les rues étroites de Marseille. Une plume surprenante aussi – tant d’éclats de rires inattendus -, souvent pris au dépourvu par l’originalité et la fraîcheur de la langue.
Hadrien Bels nous offre une succession de tableaux de la ville de Marseille, de ses quartiers emblématiques, le Panier, Noailles, « Le Cap-Vert », qui ne sont plus tels quels et que l’auteur évoque au travers du prisme euphorique de l’adolescence. Beaucoup de nostalgie, aidant à mettre en lumière le constat, peut-être parfois amer, que la gentrification n’apporte pas que du bon (aaah tous ces Venants!).

Une belle claque que ce Cinq dans tes yeux, si inattendu et tellement efficace.

Permafrost d’Eva Baltasar, aux éditions Verdier (15,50€) – traduit du catalan par Annie Bats

De quoi ça parle?
Pour pouvoir vivre, la narratrice de 
Permafrost n’a eu d’autre choix que de se protéger des femmes auprès desquelles elle a grandi, mère, sœur, tante, de leurs obsessions navrantes, de l’hypocrisie familiale et son cortège de mensonges ou de sourires pour entretenir cette idée de l’épouse comblée et de la mère épanouie. Mais derrière l’épaisse cuirasse qu’elle a dû se fabriquer, ne se retrouve-t-elle pas prise comme dans une terre perpétuellement gelée, enfermée avec ses pensées suicidaires ?
Heureusement il y a les chambres, celles où elle se réfugie dans la lecture passionnée d’autres vies (Virginia Woolfe en tête de cortège), et celles où elle découvre le corps et les caresses d’amantes fabuleuses.

« Je n’ai pas à me plaindre, mon cerveau est un bon endroit pour passer la nuit. »

Ce qu’on en pense:
Un roman où les liens familiaux étouffent, assèchent la narratrice qui tente de s’en échapper, de se construire une réelle identité de femme, où sa sexualité, ses choix de vie(s) et sa liberté ne sont pas à remettre en question.
Un roman où la littérature soigne les blessures, est une cabane où se sentir à l’abri. Invulnérable.

Une voix sensible, poétique et cyniquement drôle.

Betty, de Tiffany McDaniel, aux éditions Gallmeister (26,40€)

De quoi ça parle?
La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Ce qu’on en pense:
Betty est un monde en soi. On y suit la famille Carpenter, famille dont l amère est une blanche américaine et le père, teigneux et puits de sagesse, un Cherokee. Les enfants, dont fait partie la petite indienne Betty, subiront de plein fouet le racisme que provoquent leur teint ocre et leurs cheveux noirs comme la nuit.
La bonté, la bienveillance, la poésie, l’imagination du père Carpenter, le pouvoir des mots et des mythes Cherokee se juxtaposent à des thèmes déchirants, universel, et malheureux actuels – pauvreté, violence, racisme, abus sexuel – et soudain la vie dans ce qu’elle a de plus dur devient plus supportable.

Betty c’est le pavé de la rentrée littéraire à côté duquel il ne faut pas passer. Une parfait équilibre entre douceur et souffrance.

 

 

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Ecrit par Thibault Plumas