RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 – UNE SÉLECTION DE POCHE (3)

Continuons notre exploration de la rentrée littéraire avec cette fois les sorties en poche, dont un inédit.

Cet inédit, c’est cette incroyable nouvelle (de 160 pages tout de même) de l’américain Robert Jackson Bennett, sobrement intitulée « Vigilance ».

« L’Amérique est une nation qui a peur. Et là où il y a la peur, il y a les armes à feu ».

De quoi ça parle?
Au cours d'une ènième fusillade en milieu scolaire, un gamin réussit à se planquer et à filmer l'assaut sanglant, et à le diffuser en streaming sur les réseaux sociaux, rapidement relayé par les télévisions nationales. Au même moment, un des serveurs subit un bug et se met à projeter des publicités durant ce massacre d'enfants. Et là choc! Des millions de personnes suivent l'assaut en direct, et se régalent littéralement de ce spectacle, générant d'énormes revenus.

Alors une grosse boite de télémarketing, nommée ONT, s'empare du concept et créé ce jeu/show : VIGILANCE. Des geeks dans des bureaux étudient la population aux travers de millions de caméras de surveillance piratées et de drones volants pour trouver le moment et le lieu idéal pour lancer ce qu'ils appellent... une "partie" : trois civils volontaires, souvent atteint de gros problèmes psychologiques, lourdement armés, ayant pour mission de fusiller tous les innocents présents dans centre-commercial choisi comme terrain de jeu. La récompense : 20 millions de dollars. Et plusieurs millions pour le citoyen qui réussirait à abattre un des tueurs, en plus du statut de "héros patriotique" qui leur est si cher.
Derrière leur écran, les créateurs du jeu s'en mettent plein les poches et se régalent de ce divertissement.

« Si l’Amérique ne fabrique plus grand-chose, elle produit à coup sûr quantité d’enfants morts : abattus à l’école, chez eux, sur les terrains de jeux; abattus par des flics, par eux-mêmes, par leurs parents, par d’autres enfants… Des tas et des tas de petits corps angéliques, tous perforés par des balles, tous immobiles, froids, parfaits »

Cette novella – qui pourrait presque être un témoignage tant l’histoire imaginée semble plausible et réelle dans un futur assez proche – est angoissante de réalisme. L’histoire vous prend par surprise. Le postulat de départ est connu : on pense à American Nightmare, à Battle Royale. Mais là, l’auteur ne tombe jamais dans la facilité, et lorsque vous pensez avoir compris là où il veut en venir, il prend un virage à 90 degrés. Cette novella est d’une surprenante intelligence, profonde et puissante, car très vite, on oublie que c’est un jeu.

R.B. Bennett met en lumière de nombreuses perversités de notre société : le voyeurisme de la misère humaine, la manipulation des médias, le lobbying pro-arme, le capitalisme qui monétise ici des vies humaines, et la stupidité du deuxième amendement. Jusqu’où peut on aller sous couvert de l’argument de sécurité nationale? La surveillance de masse, le conditionnement des populations.

Un homme avec un pistolet… est un homme qui a peur qu’on lui tire dessus. » : comment s’en sortir si cela s’avère vrai?…

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Concernant les passages en poche, la collection Météores du Tripode accueille le très remarqué De Pierre de D’Os, de Bérengère Cournut, dont les libraires d’Etudes avaient grandement apprécié le savant mélange de fiction et d’anthropologie, de rêve et de culture Inuit, pour un superbe hommage aux femmes, aux guerrières, à celle qui ne renoncent jamais. 

De quoi ça parle?
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n'a d'autre solution pour survivre que d'avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d'une quête qui, au-delà des vastitudes de l'espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

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Dirigeons nous maintenant plus au sud, dans les plaines vallonnées du Kentucky. C’est dans ce décor humide et chatoyant que nous transporte Chris Offutt pour ces Nuits Appalaches.

Juste un mot : éblouissant.

De retour de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, traverse à pied ses Appalaches natales pour rentrer chez lui. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle pervers et violent. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d'un trafiquant d'alcool de la région. Au cours des années qui suivent, cinq enfants naissent, qui deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

Offutt est un conteur hors pair, formidable pour sa capacité à faire naître ses scènes devant nos yeux émerveillés. On est transporté par sa plume d’apparence maigre mais qui touche au but à chaque fois.

Au final, c’est un récit entêtant dont on ne veut plus s’échapper, sur la famille et l’honneur, au milieu de ces plaines et forêts Appalaches. Un sentiment d’aboutissement se dégage des dernières pages. Un retour plus que maîtrisé pour cet auteur si singulier.

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Avant de quitter le continent américain pour les usines françaises, arrêtons nous à New-York pour rencontrer les touchantes Christina et Lucy, dans le magnifique Âpre Cœur de Jenny Zhang. 

De quoi ça parle?
Elles ont 7 ou 9 ans, à New York. Elles s'appellent Christina, Lucy, Frangie ou Annie... Elles partagent des lits à punaises et des parents chinois qui luttent chaque jour pour les nourrir, leur payer l'école et les faire grandir dans le rêve américain. C'est leurs voix qui nous parlent, spontanées, crues, bouleversantes, elles racontent une enfance dans les marges, le racisme et la violence quotidienne, et l'amour immense des parents qui les protège et les étouffe pourtant. C'est ainsi qu'elles apprennent à sortir de l'enfance avec une audace et une soif de vivre qui éclatent à chaque page.

Des gamines inoubliables qui font valser les clichés de la littérature d’immigration, dans ce premier roman d’une énergie folle qui laisse le lecteur étourdi, enjoué.

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L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
« Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter »
Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière

Dans A la ligne, Joseph Ponthus nous parle de son quotidien d’intérimaire dans une usine alimentaire.
Un texte comme un long poème
Sans ponctuation, juste des retours
à la ligne.
Il nous parle de
La douleur des corps
L’aliénation des esprits
Les odeurs insoutenables
L’épuisement
Les gestes automatiques
Les pensées qui vagabondent
et les mêmes ouvrier.ère.s qui triment pour une misère.
Un chant puissant pour tous les précaires et ceux à venir
puisqu’il n’y aura jamais de
point final

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Ecrit par Thibault Plumas et Charlyne