Trois romans pour repenser/repanser le monde

Timika, de Nicolas Rouillé (Anacharsis, 22€)

Naviguer sur le Kali Kopi à bord d’une pirogue… Admirer le Mont Zaagkam… Se perdre dans l’effervescence de Km 10… Se fumer une kretek « dans un délicieux grésillement de clou de girofle » après avoir dégusté son nasi liwet au warung Batik… Et passer sa soirée au Cabaret Dewata. Cette promenade semble bien alléchante, et pourtant… C’est avec effroi que le lecteur découvre les tristes destins de Kelly Kwalik, d’Alfons, du révérend, de Dewi et globalement de la Papouasie occidentale avec l’impressionnant « Timika » de Nicolas Rouillé, paru aux éditions toulousaines Anacharsis en 2018.

Pré-requis : un génocide est en cours en Papouasie occidentale depuis la prise de contrôle par l’Indonésie en 1962. On compte aujourd’hui près d’un demi million de morts, dont les événements de 1977 figurent parmi les plus violents.

Lorsque nous restons fidèles à nos traditions et à nos croyances, lorsque nous ne cherchons pas à les imiter, nous sommes invisibles ; lorsque nous suivons leur exemple, nous sommes comme des morts.

L’histoire de Timika, et plus largement de la Papouasie occidentale, est contée par Nicolas Rouillé avec beaucoup de précision, de descriptions foisonnantes des mœurs locales/tribales, et de cœur. La force de ce roman réside dans sa vocation : de nombreux personnages s’y croisent, s’y frottent, entrent en lutte ; qu’ils soient Papou, Indonésien ou Américain. L’auteur écrit à la fois un grand bien que tragique roman d’aventures humaines, une enquête historique sur la situation terrible en Papouasie occidentale – pays pillé et spolié de ses ressources minières ; populations humaines, animales et végétales ravagées intensément ; luttes armées pour l’indépendance ; Histoire menacée d’être ensevelie sous la boue toxique des industriels, sous l’avarice de la police, devant l’aveuglement des peuples… Un grand roman engagé, révoltant et ô combien nécessaire : un plaidoyer en faveur de l’indépendance papou, un brûlot contre le colonialisme.

Du fond des précipices, du chaos des éboulis et des torrents furieux, des marécages impaludés, des eaux noires baignant les sagoutiers épineux, des entrelacs de racines, des souches pourrissantes, de la vase vibrante des mangroves, des cratères béants de la mine, des alluvions empoisonnés de la rivière Ajkwa, des montagnes de stériles suppurant un jus acide, des lacs vestiges de pics dynamités, de la terre érodée sous les palmiers à huile, des profondeurs de la roche suintant l’hydrocarbure, des grands amas d’ossements de Pyramid, Kobakma, Paniai, Kurulu et Wosilimo, des terres spoliées par Freeport, du fond de ses containers et des couloirs carrelés de ses hôpitaux, des postes de police et des prisons : de toutes les plaies purulentes de la Papouasie, de tous les lieux maléfiques où l’on mourut sortent des ombres invisibles et silencieuses qui se joignent au cortège et emboîtent leur ombre dans l’ombre des vivants.

 

L’Homme qui savait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk (Le Tripode, 13.50€)

A partir de la mythologie et du folklore estoniens, Andrus Kivirähk, magiciens des mots, écrit l’histoire d’un peuple sylvestre vivant en osmose avec la nature du sous-bois. Le jeune Leemet y coule une enfance colorée et joyeuse avec sa famille et son amie Ints, une vipère royale particulièrement sage. Leur temps libre est partagé entre les visites aux éleveurs de poux, perchés en haut des arbres, les déboires familiaux mais surtout à la recherche d’une fantastique et légendaire salamandre, qui dormirait tapie sous le tapis mousseux…

Et puis, de la mer, sont arrivés les chevaliers allemands et avec eux, la modernité et le christianisme. Éblouis par ces hommes de fer, convaincus par les moines, le peuple de la forêt a peu à peu quitté les bois pour vivre dans des villages, cultiver la terre et adorer Jésus-Christ.

Teinté de réalisme magique et d’un souffle épique, on se laisse couler dans cet univers cotonneux, on s’émerveille, tout en s’interrogeant sur la place et l’importance des traditions et leur disparition, de l’attrait éblouissant (aveuglant?) de la modernité, du « progrès », de la sécurité. Une histoire qui finalement invite à redéfinir son environnement, recréer le lien, redonner sens à la notion de proximité, de communauté.

Zébu Boy, d’Aurélie Champagne (Monsieur Toussaint Louverture, 19.90€)

Madagascar, 1947
Le jeune Ambila, charismatique soldat aux chaussures dépenaillées, est de retour à Tananarive après de trop nombreuses années à sauver sa peau pour une France qui n’a pas tenu ses promesses. Entre les champs de batailles vosgiens et les divers frontstalags dans lesquels il a été transbahuté comme un moins-que-rien, Ambila n’a cessé de lutter pour sa survie.

Alors qu’il attend désespérément une once de reconnaissance de ses aînés comme de la « Très Grande France » qui tarde à lui accorder la nationalité française, et qu’on lui demande sans cesse d’être l’homme de la situation, Ambila tente de recoller les deux bouts : regagner son glorieux titre de « Zébu Boy » lorsque dans l’arène il domptait les animaux les plus coriaces lors de savikas spectaculaires, racheter le cheptel de son défunt père, et tenter de faire le deuil impossible de sa mère partie trop brusquement.

Son père mort, la mémoire de sa mère évoluait désormais dans un monde fini. Il n’y aurait plus jamais de nouveaux souvenirs.

Seulement, tout se dresse entre Ambila et son destin. L’autorité et la brutalité colonialistes règnent toujours en terre malgache, et l’insurrection gronde… Ce soir, l’île va se soulever, et les Vazahas (colons français) vont devoir payer pour leurs crimes…

De Tananarive au village de Manakara, en passant par les routes déglinguées et les somptueuses forêts malgaches, Aurélie Champagne nous embarque à bord d’une Peugeot 202 rouillée avec l’incroyable Ambila, alors à la reconquête de son statut d’homme libre et des fantômes de ses proches, accompagné malgré lui du mystérieux Tankely.

J’avais beau avoir humé le parfum des milliers de fois, l’odeur s’est transformée au contact de la terre. Ça embaumait la mousse et les feuilles verdissaient. J’ai su que j’étais dans le vrai. Mes aodys seraient peut-être plus puissantes encore que celles de Randrianantoandro. Elles auraient le coupant de ces flèches venues d’un autre monde. Le hasina du giroflier, la mémoire d’Amadou et cet habit rouge qui est la couleur des rois. J’ai fignolé comme il le fallait et attaqué les invocations.

Aurélie Champagne réussit ici, en plus de redonner la parole aux oubliés de l’histoire, à signer un premier roman viscéral sur le deuil, la survie, l’appartenance à une terre et à une culture. Porté par une écriture singulière, rapide et évocatrice, le roman se clôture sur final en apothéose à l’ampleur mystique et métaphysique sans pareille ; fou et halluciné, comme un tourbillon enivrant de spasmes. Un très grand roman !

 

________

Ecrit par Thibault Plumas