Une introduction au théâtre contemporain

Parce que « le théâtre contemporain ça se lit aussi », voici une sélection de pièces remarquables à destination de ceux qui souhaiteraient découvrir ce genre littéraire – mais aussi aux lecteurs curieux à la recherche de nouvelles idées de lecture.

1. Electre des bas-fonds, de Simon Abkarian (Actes Sud-Papiers)

Il est toujours délicat de se frotter à la réécriture d’une tragédie grecque, de la rendre moderne sans en perdre la profondeur, la substance vive et la force épique… Mais pas lorsqu’elle est mise au goût du jour par Simon Abkarian, qui il faut le dire, s’en sort avec les honneurs !

Sa relecture d’Electre n’est rien d’autre que puissante. Il prend son temps, donne au texte l’espace nécessaire au complot, à la haine, à la vengeance. Les chants et les danses accompagnent réflexions et points de vues des protagonistes, à savoir qui est le véritable monstre de l’histoire : Clytemnestre, qui a sauvagement assassiné le grand roi Agamemnon ? Ou bien ce dernier, qui exécuta sa fille Iphigénie pour gagner la faveur des Dieux ? Vers qui donner notre empathie : les enfants trahis, ou la mère amputée de son enfant ? Difficile de s’en mêler, le dramaturge nous laissant simple spectateur de la haine d’Electre, de l’impatience d’Oreste, du deuil impossible de Clytemnestre… Mais le mieux que vous ayez à faire est de prendre un ticket pour les bas-fonds crasseux et moites d’Argos et de vous mêler aux racontars des choreutes.

Entrez dans la danse maudite des Atrides, le rythme vous fera tourner la tête !

2. Pig Boy 1986-2358, de Gwendoline Soublin (Espaces 34)

Gwendoline Soublin, jeune dramaturge française diplômée de l’ENSATT, signe avec Pig Boy 1986-2358 une pièce composite invraisemblable côtoyant le récit d’anticipation et le roman social.
Ecrire un drame autour du porc français et de son industrie n’a pas l’air très sexy de prime abord : bien au contraire ! et c’est à travers son anti-héros Pig Boy que la dramaturge va déployer son incroyable talent de conteuse.

Un OVNI littéraire !

Nous voici donc partis pour un voyage temporel à travers trois époques différentes, qui sont autant de portraits de notre société : le tragique destin d’une famille d’éleveurs accablée de dettes face à l’arrivée des huissiers ; le procès d’un cochon – égérie d’une grande marque de charcuterie – accusé d’avoir abusé d’une fan hystérique dans une chambre d’hôtel, diffusé en prime-time sur Internet (exceptionnel!) ; et le monologue intérieur d’une truie génétiquement modifiée, porteuse de bébés humains, en cavale suite à son évasion de la maternité…

Tour à tour touchant, absurde, cynique, hilarant, poétique et cinglant, Gwendoline Soublin nous régale avec cette pièce aux frontières de la science-fiction, du drame épique et de la critique sociétale.

Présentation par l’auteure ici

3. Les Petits Bonnets, de Pascaline Herveet (Presses Universitaires du Midi)

Texte phare de la jeune mais ambitieuse collection des Nouvelles Scènes. Francophone (visant « à publier des œuvres dramatiques inédites écrites en langue française en les assortissant d’un travail théorique, dramaturgique et critique original », et très souvent à la croisée des genres : cirque, chant, poésie… offrant véritablement une expérience de lecture sincère et originale).

Les Petits Bonnets, avec sa couverture bien énervée et mémorable, est une révolte, un cri venant des tripes, le ras-le-bol de femmes qui n’en peuvent plus de subir les injustices du capitalisme patriarcal. Au programme : dénoncer les conditions de travail des femmes (dans les usines de soutiens-gorges – mais on comprendra que la réflexion est à élargir). Une oeuvre militante, féministe et sociale où se réconcilient « l’érotique et le politique, le poids du quotidien et l’aspiration utopique, la vie sociale et la vie imaginaire, le tragique et le jeu, la fiction et le document, les vérités de l’oppression et les vérités de l’émancipation. »

4.  Détails, de Lars Norén (L’Arche)

Lars Norén, 74 ans, suédois, qui a fait en février 2018 son entrée à la Comédie Française avec « Poussière », une très belle pièce traitant du souvenir, est un dramaturge majeur, dont les nombreuses pièces nous sont accessibles grâce aux traductions de Camilla Bouchet et Amélie Wendling, notamment.

Détails… ce sont les histoires de quatre personnes qui s’entre-mêlent, qui s’aiment, se haïssent, se déchirent dans des retrouvailles forcées entre Stockholm, l’Italie et les Etats-Unis. La cause de tout ça est simple : une difficulté constante à communiquer, à s’écouter et se comprendre. On pourrait même croire qu’ils s’obstinent à ne pas se comprendre, à ne pas s’entendre. C’est une pièce merveilleuse, violente car on assiste à la confrontation et à la chute de ses êtres pourtant pleins de bonne volonté, mais qui sont rattrapés par leurs démons. C’est une boucle, un cycle. C’est l’histoire de nos vies.

Extrait:
Bien. Excellent. (Courte Pause.) C’est comme s’il n’y avait aucun problème ou aucune douleur inutile entre toi et moi. (Courte Pause.) Je suis relativement heureuse. J’ai l’impression d’être enfin chez moi. C’est comme si j’étais chez moi, pour la première fois de ma vie. Je ne peux toujours pas dormir mais pourquoi devrais-je dormir? Je dois me contenter d’une vie sans sommeil. Il dit qu’il se sent enfin chez lui. Il dit que je le rends calme. Je lui dit que notre vie se compose d’abord de tout ce que nous sommes, des cercles dont nous sommes faits. D’abord il y a le cercle de lui et de sa fille. Ensuite il y a lui et moi. Ensuite il y a nous trois. Ils s’ouvrent l’un sur l’autre partout où c’est possible, et sont fermés là où ce n’est pas possible. Nous ne rêvons même pas dans la même langue. Il rêve en polonais et moi en suédois. Mais c’est agréable pour une fois de ne pas se comprendre trop bien. Bien que ce soit fatigant qu’aucun de nous deux ne puisse communiquer avec l’autre dans sa propre langue. C’est fatigant et c’est effrayant.

5. Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad (Babel)

Éperdument amoureux, Eitan et Wahida confrontent la réalité historique contre laquelle ils tenteront de résister. Mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie : victime d’une attaque terroriste, Eitan tombe dans le coma. C’est dans cet espace-temps suspendu qu’il recevra la visite forcée de ses parents et de ses grands-parents, alors que les chagrins identitaires, le démon des détestations, les idéologies torses s’enflamment et que les oiseaux de malheur attaquent en piqué le cœur et la raison de chacun.

Wajdi Mouawad n’est plus à présenter. Auteur de nombreux chef-d’œuvres comme Anima ou Incendies, il dirige depuis bientôt 5 ans le Théâtre de la Colline de Paris. Parce qu’il est obligé de fuir son pays natal en 1978 à cause de la guerre civile au Liban, à l’âge de seulement dix ans, Wajdi Mouawad consacre une grande partie de son oeuvre à interroger le déracinement, le questionnement des origines, la dureté des liens familiaux : la quête identitaire en somme.

Ici, ce sont « identités meurtrières » qui sont interrogées, mises à mal, lorsque l’amour rassemble une palestinienne à un juif. Comment nourrir cet amour, comment le vivre librement, lorsque le poids des traditions, l’acharnement des aînés et la guerre menacent de tout détruire? Que sait-on des secrets de sa famille, de quels revers de l’Histoire et de quelles violences sommes-nous tous les héritiers ? Si l’on naît dans le lit de notre ennemi, comment empêcher que l’hémoglobine en nos veines ne devienne une mine antipersonnel ?…

Un texte cru, poétique, profondément humain et actuel, et nécessaire puisqu’il tente de désamorcer un « conflit » qui a bien trop duré.

6. Mon Chien-Dieu, de Douna Loup (Les Solitaires Intempestifs)

Mais nous on a fait revenir le chien parmi les vivants, alors c’est l’inverse… Notre Anubis il est peut-être là pour soigner les vivants ? Pour les faire devenir plus vivants, les faire devenir des… des quoi ? On peut pas être des ancêtres en étant vivants alors on peut devenir quoi, ici, grâce à Anubis ?

Mon chien-dieu est une pièce très singulière en forme d’interrogations dont seuls les enfants semblent avoir les réponses : « Est-ce qu’on a le droit d’entrer dans la chambre de Papi alors qu’il est à l’hôpital ? Il a quoi, Fadi, dans la tête ? Et Zora, elle a quoi ? Pourquoi se rencontrent-ils, ces deux-là ? Ils ont quelque chose à faire ensemble ? Ils vont tomber amoureux ? Est-ce qu’ils préfèreront rester amis ? Ils voient des choses que les autres ne voient pas ? Pourquoi ? Parce que ce sont des enfants ? Ou alors c’est à cause du chien ? Quel chien ? Dieu de quoi ? Est-ce qu’on peut mourir et revivre ? Est-ce que ça existe ?
C’est quoi, le papillotement ? »

D’une grande beauté et loin d’être réservé aux jeunes.

Présentation par l’auteure ici

7. Patiente 66 (Une lobotomie américaine), de Dorotée Zumstein (Quartett)

De prime abord, ça ressemble à de la pure fiction, on se dit que ce n’est pas réellement concevable – et on pense immédiatement à Shutter Island de Martin Scorsese , sauf que… ça s’est bien déroulé tel quel.

En 1941, alors qu’elle n’a que 23 ans, Rosemary Kennedy – qui n’est autre que la sœur du futur Président John Fitzgerald Kennedy – est emmenée de force à l’hôpital, et enregistrée comme la Patiente 66 d’un certain Docteur Freeman, qui la « soignera » en la lobotomisant.
Durant plusieurs décennies, et sous prétexte d’éradiquer la folie de ses patients, ce sont plusieurs milliers de citoyens américains jugés non conformes qui auront subi les folies de cet homme.

Dorothée Zumstein revient sur cette honteuse et terrible décision, familiale et médicale (le patriarche Kennedy, qui est alors ambassadeur, s’inquiète qu’elle ne provoque un scandale du fait de ses crises d’hystérie et sa fréquentation trop libertine des hommes) qui handicapa gravement et irréversiblement Rosemary Kennedy, et la poussa à vivre dans l’ombre, dans le secret de ce choix inhumain, avec les capacités intellectuels d’un bambin…

Un texte puissant et politique !

7. Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face, de Jean Cagnard (Espaces 34)

Comment s’en sortir lorsqu’on est toxicomane ? Comment voit-on le monde ? Comment nous voit-il ? N’est-on pas en permanence « sur le seuil », à cet endroit de mise en jeu de la vie ? Est-on jamais sûr de se réveiller, et dans quel état ? Est-on jamais sûr du prochain pas ? A travers la voix du résident en institution (tous les résidents) et celle de l’éducateur (tous les éducateurs), nous traversons une très longue journée, peut-être infinie, grâce à la langue percutante de Jean Cagnard qui déploie une succession de paysages insolites et troublants, où la vie a la nécessité de se réinventer, parfois de façon drôle et cocasse malgré la souffrance. Comme l’écrit l’auteur : « C’est de l’interprétation libre et inquiétante de la condition terrestre. Et puis comme souvent derrière les apparences, c’est la machine humaine qui est en action tout simplement. »

Un texte surprenant, bourré à craquer de poésie!

8. La lecture innombrable des textes du théâtre contemporain, de Michel Corvin (Editions Théâtrales)

Enfin, pour terminer ce modeste panorama du théâtre contemporain, voici une sorte de guide du jeune lecteur de théâtre, car « à textes nouveaux, nouvelles lectures ».

Cet ouvrage de Michel Corvin est selon moi un fondamental pour quiconque s’intéresse à l’histoire du théâtre contemporain, aux auteurs qui l’ont façonné, aux thèmes abordés. C’est aussi en quelque sorte un manuel de l’apprenti lecteur, car la lecture des textes dramatiques contemporains peut être de prime abord déconcertante, voire repoussante. Aussi, cet ouvrage, en décortiquant les enjeux de ce genre littéraire, permet de mieux en comprendre les rouages, les plans architecturaux, « les traits spécifiques qui font l’originalité des pièces de théâtres actuelles », et permet in fine au lecteur d’acquérir une « disponibilité nouvelle ».

 


Voilà donc ce bon lecteur, lecteur idéal, ce lecteur nouveau, à la tâche. Et il l’est, nouveau, à plus d’un titre ce lecteur, puisqu’il se doit de redevenir, à chaque texte, tout neuf, yeux lavés, esprit débarrassé de tous les présupposés, tics, mauvaises humeurs, faux plis, jugements rapides, modes d’emploi figés que sont bien trop souvent nos habitudes de lecteurs, hâtives, donc inattentives, donc partiales, donc inacceptables.
Noëlle Renaude


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Ecrit par Thibault Plumas